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jeudi 17 novembre 2011

La Mort n'en saura rien




- Vous me cherchiez... comme votre sœur.
Vous l’aurez voulu.
Je viens vous prendre.
- Qui êtes-vous ?
- Les Trois Mères, vous n’avez pas compris ?
Mater Tenebrarum...
Mater Lacrirarum...
Mater Suspiriorum...
Mais on nous désigne par un seul nom qui emplit d’effroi le cœur des hommes.
Ils nous appellent LA MORT !

Dario Argento, Inferno (1980)

Fellini, Roma (1971)




Autres images
"La mort n’en saura rien"
Reliques d’Europe et d’Océanie Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie
13 octobre 1999 – 28 février 2000

1. Joseph Anton Seethaler, orphèvre
Statue reliquaire de Saint Pancratus (1777
Allemagne Augsbourg
2. Gisant de Saint Prosper (1790)
Fribourg

mardi 11 janvier 2011

Jeunes filles en uniforme (Madchen in Uniform). Allemagne, Italie, Japon.



Certains films et cinéastes créent des archétypes qui circulent à l'intérieur d'autres films, entre différents pays, épousent des mutations inédites et reviennent transformés, presque méconnaissables, à leur point d’origine.

Un exemple :
Jeunes filles en uniforme (Madchen in Uniform, 1931) de Leontine Sagan.

La piste italienne
Lorsque je l'ai vu pour la première fois, vers 1992, j'ai évidemment pensé à Dario Argento et à deux films : Suspiria et Phenomena.


Le film se déroule dans un pensionnat pour jeunes filles, est rempli de confessions chuchotées et la directrice, vêtue de noire et portant un médaillon, ressemble aux sorcières de la tanz-academie. Je me suis aussi rappelé une interview d'Argento à l'époque de Phenomena où il disait s'être inspiré du cinéma allemand des années 30, post-expressionniste, pour les blancs très lumineux (la robe blanche de Jennifer). Dans Jeunes filles en uniforme, il reste des touches expressionnistes (la ronde nocturne du professeur, tel un vampire, dans le dortoir) mais c'est le blanc qui domine : les draps, les chemises de nuit blanches, la pâleur de la peau, les cheveux blonds, etc. Les jeunes pensionnaires de Phenomena, la séduisante mais glaciale directrice, la surveillante-infirmière au visage masculin sont des reprises directes de ces figures des années 30.


Jeunes filles en uniforme n'est pas un film fantastique mais contient tout de même un élément insolite qui le rattache au romantisme noir : pour son entrée au pensionnat, on donne à Manuela l’uniforme d'une précédente pensionnaire. On apprendra que celle-ci a tenté de se suicider, par amour pour son professeur. Soit le programme exact que suivra Manuela.
Comme dans Suspiria et Phenomena, nous découvrons la communauté féminine et ses secrets par l'intermédiaire d'une jeune novice. Jennifer, l’héroïne de Phenomena, porte le manteau de Greta, une précédente victime du tueur. La "différence" de Jennifer (ses dons paranormaux) pourraient être une métaphore de l'homosexualité ou de tout autre trait discriminatoire.


Tels étaient donc mes impressions lors de cette première vision de Jeunes filles en uniforme.

La piste japonaise

Il y a à peu près deux ans, je retrouve le film en téléchargement.
Le plus évident est le titre, mais qui pourrait prêter à rire tellement le rapport est basique : Jeunes filles en uniforme évoque désormais davantage un groupe de lolitas en costumes marins que des garçonnes allemandes.
Nous avons donc des adolescentes en uniformes, une communauté féminine régie par des règles strictes, quasi-militaires, mais qui va être bouleversée par un amour homosexuel.


Cet amour interdit est exclusivement romantique et platonique.
Donnée importante, il s'exerce entre une adolescente et son aînée, une professeur encore jeune. La différence d'âge et de condition est une donnée importante dans la transgression des règles.
Nous avons là un schéma que l'on retrouve dans un nombre considérable de mangas pour filles ou "shojo" pour n'en citer qu'un : Très cher frère (Oniisamae) de Ryoko Ikeda.


Le culte que les élèves portent à Fräulein von Bernburg rappelle le fanatisme des pensionnaires de Très cher frère pour leurs aînées.
À signaler qu'à l'heure actuelle, ce schéma est reproduit dans les mangas Yaoi, décrivant des amours homosexuelles masculines. Dans cette branche du Shojo manga, les héros sont des éphèbes longilignes.
On ne peut qu’être saisi par la beauté de Hertha Thiele l'interprète de Manuela, ses traits tellement parfaits et réguliers qu'on les croirait dessiné. Essayons de voir ce visage purement occidental avec des yeux japonais : il serait exotique mais représenterait avec une grande pureté la jeune fille européenne. La professeur possède le même type de visage mais plus âgé. La jeune fille est blonde et la professeur brune, une répartition classique que les mangas, Shojo ou Yaoi, respecteront.


Le film est lui-aussi parfaitement dessiné et graphique : chemises de nuit blanches pour les pensionnaires, uniformes à rayures coquets pour la journée. Tous les professeurs sont en revanche vêtues de longues robes noires boutonnées jusqu'au cou.
Le climax du film est encore plus troublant : après, une représentation théâtrale de Don Carlos de Schiller pour fêter l'anniversaire de la directrice, Manuela, encore vêtue de son costume de scène masculin, avoue à ses camarades son amour pour Fräulein von Bernburg. Sur un palier d'escalier, surplombant ses camarades, elle prolonge ainsi le spectacle.
C'est en passant par la représentation et le travestissement que Manuela avoue sa passion.


On retrouve cette situation dans les mangas, mais surtout dans le Takarazuka, célèbre compagnie théâtrale japonaise fondée en 1914. Le Takarazuka, qui siège encore à Ginza avec un succès non démenti, est exclusivement interprété par des femmes qui se partagent rôles masculins et féminins. Les pièces abordent tous les genres, toutes les époques (même la révolution chinoise) mais avec une prédilection pour le romantisme européen. Le public est également essentiellement féminin (bien qu’un peu âgé) et certaines actrices sont vénérées.
Le Takarazuka en 1948
Un film allemand des années 30 a-t-il eu une réelle influence sur la culture japonaise ?
Un dernier élément, découvert récemment, m’enlève presque tous mes doutes : le film a reçu le Japanese Kinema Junpo Award for Best Foreign Language Film à Tokyo en 1934. Même si je ne sais rien de la distribution et du succès du film au Japon, au moins a-t-il bel et bien franchi le Pacifique.

Revenons maintenant à la piste italienne : Dario Argento.


Dario Argento est une star au japon, depuis Suspiria. Les japonais aiment ses films parce qu'ils y trouvent ce qu'ils reconnaissent et aiment déjà dans l'horreur "shojo" (au Japon, l'horreur et le fantastique sont traditionnellement réservées aux filles). Ils y retrouvent par exemple un usage décomplexé des couleurs et du sang comme purs éléments graphiques. Comme dans la plupart des mangas, les héroïnes sont bien plus que virginales : leur sexualité n’est pas affirmée. Leur âge est également indéterminé. Dans Suspiria et Phenomena, bien que jeunes adultes ou adolescentes, les pensionnaires se conduisent comme des petites filles. Argento avait lui-même reconnu avoir écrit le scénario de Suspiria pour des fillettes de 12 ans avant d'engager des actrices adultes.

Entre Allemagne, Japon et Italie, entre Dario Argento, le théâtre romantique et Ryoko Ikeda, l'influence de  Jeunes filles en uniforme est fertile, dépassant son simple cadre.

lundi 9 novembre 2009

Hitchcock, Argento, Bong Joon-ho : Une aiguille dans une boîte d'aiguilles


Une des puissances d'Hitchcock fut de créer des matrices qui n'ont cessées d'être utilisées jusqu'à nos jours. Ainsi une scène de La Mort aux trousses, qui n'est peut-être pas a priori la plus marquante puisqu'il s'agit de la traque de Thornhill dans la gare de Chicago, a été reprise dans deux films de nationalités et d'époques différentes : L'oiseau au plumage de Cristal (L'Uccello dalle piume di cristallo, 1970) de Dario Argento et Memories of Murder (Salinui chueok, 2003) de Bong Joon-ho.

L'art de l'invisibilité
Roger Thornhill apprend sur le tas son métier d'espion : se fondre dans le paysage, devenir imperceptible. L'espion, toujours plus proche des fonctionnaires de John Le Carre que du super héros de Ian Fleming, pratique l'art de l'effacement, de l'invisibilité. L'agent secret ultime est bien sûr Kaplan; si secret qu'il n'existe pas.
Pour l'heure, Thornhill apprend d'abord à se servir de l'image. Il explore la zone neutre des figurants, cet espace indéfini entre le décor et la star, peuplée d'ombres devant rester imprécises. Cette Zone, Hitchcock la connait bien pour la pratiquer lui-même et y inscrire ses apparitions burlesques.
Pour échapper aux policiers qui l'attendent dans la gare de Chicago, Thornhill, se déguise en porteur de valise. Il applique un principe que Claude Chabrol théorisera dans Que la bête meure :
"Si je devais cacher une aiguille, ce ne serait pas dans une botte de foin mais dans une boîte d'aiguilles."

Thornhill commence donc par se dissimuler parmi les porteurs de valise, un essaim de casquettes rouges qui tournoie dans la gare. Hitchcock réalise alors un montage musical, témoignant de son goût pour l'abstraction rythmique à la Mondrian. Partant d'une très forte plongée sur la gare, transformant la course des porteurs en un ballet de ronds rouges, il se rapproche à chaque coupe, jusqu'à atteindre le gros plan. 


Comme une danse burlesque, les policiers ont un porteur pour partenaire, qu'ils prennent par les épaules, retournent pour s'apercevoir qu'il ne s'agit pas de Thornhill. Chaque visage qui apparaît, série d'hommes ordinaires, travailleurs usés, témoigne du visage perdu, introuvable, de Cary Grant/Thornhill/Kaplan. Kaplan qui, en tant qu'entité abstraite, possède des pouvoirs supérieurs à ceux de Thornhill, a vampirisé les signes des porteurs de valise et s'est dispersé parmi eux.



Pendant que les policiers le cherchaient parmi les porteurs, Thornhill est déjà ailleurs, dans un autre espace. Le publicitaire, apprenant décidément très vite son nouveau métier, s'est inscrit dans une autre série : la frise des hommes se rasant dans les toilettes de la gare. Thornhill profite du masque naturel de la mousse à raser pour se dissimuler encore une fois aux yeux des policiers. 

Si ceux-ci s'était attardés dans les toilettes et avaient été plus observateurs, ils auraient confondu l'espion amateur ne disposant que d'un minuscule rasoir de femme, volé à la trousse de toilette d'Eve. Ce rasoir, c'est l'aiguille dans la botte de foin, le détail hors-série, imperceptible mais qu'un esprit affuté et des yeux perçants peuvent malgré tout découvrir.
Le seul témoin du rasage comique de Thornhill est son voisin de lavabo qui se méprend sur son interprétation. Le regard de mépris qu'il lui jette sous-entend une sorte de comparaison virile mais fait aussi planer un soupçon d'homosexualité, voir de travestissement, sur Thornhill. Quel homme, sinon un travesti, utilise un rasoir féminin ? Thornhill est dévirilisé, féminisé, face à son voisin, armoire à glace bedonnante, armée d'un coupe-chou.

L'uomo in giallo
Si on a pu parler d'un post-modernisme du cinéma de genre, surtout en Europe à partir des années 60, nul doute qu'il s'est avant tout construit par le remploi, le détournement et l'épure jusqu'à l'abstraction des matrices hitchcockiennes. Avec La fille qui en savait trop de Mario Bava, les giallos italiens ont dès le départ avoué cette filiation. Devançant de quelques années Brian De palma, Dario Argento revendique l'héritage hitchcockien dans son très formaliste, L'Oiseau au plumage de cristal. Reggie Nalder, le tueur sinistre de L'Homme qui en savait trop tient dans la scène qui nous intéresse un rôle similaire.
Le héros, Sam Dalmas (Tony Musante) est pris pour cible dans Rome la nuit par un tireur vêtu d'une éclatante veste jaune. Ayant gagné une avenue peuplée, il met en fuite le tueur et le prend en filature. Le retournement de la scène, le chasseur à son tour chassé est typiquement "argentoesque", de même que l'articulation brutale de deux espaces, les rues sombres et désertes devenant soudain peuplées et lumineuses. 

Derrière les taxis, au fond de l'image, une boutique exposant des cadres multicolores en néons. Le tueur vient s'inscrire dans cette composition, automatiquement "encadré". L'image est un rappel de la galerie de peinture où a lieu le premier meurtre ; elle indique également le caractère formaliste de la séquence dont la trame sera essentiellement chromatique : Le rouge des casquettes de la Mort aux trousses devient le jaune de la veste du tueur, que l'on peut voir aussi comme un rappel du genre de référence (le giallo).
Dans un premier temps, cette veste jaune permet à Sam de suivre facilement le tireur dans la foule. Les deux personnages passent devant un cinéma où est projetée La Donna Scarlatta (de Jean Valère avec Monica Vitti et Robert Hossein) ; titre ironique puisque le héros poursuit à ce moment un homme en jaune.
La filature mène Sam jusqu'à un hôtel. Demandant à un groom si il a vu un homme habillé d'une veste jaune, on lui indique une salle de réception où se tient un congrès de boxeurs... tous vêtus d'une veste jaune. L'aiguille, une nouvelle fois, est cachée dans une boîte d'aiguilles. La saturation chromatique provoque une sorte d'aveuglement qui permet au tueur de disparaître purement et simplement. Ses traits même, que les marques et les cicatrices devraient rendre remarquable, est rendu introuvable au milieu des visages sur-expressifs des boxeurs.  

On retrouve dans la séquence ce que Bonitzer a noté chez Hitchcock : "la présence triviale et massive du corps social"*. Hitchcock parvint malgré tout à préserver à Hollywood la densité de la foule et l'agitation urbaine de sa période anglaise. Cette image du peuple faisant soudain sailli est présente dans les visages des porteurs de valise mais aussi chez les paysans observant la destruction violente de leur quotidien à la fin de la scène de l'avion. Dario Argento, reste lui-aussi attaché au peuple italien, tout au moins dans ses premiers films peuplés de figures burlesques et pittoresques (Bud Spencer, Gildo Di Marco). C'est également l'ancrage dans la réalité sociale, la description des milieux populaires coréens, qui rend impressionnants les films de Bong Joon-ho.

Le signe rouge de la folie
Dans Memories of Murder, par le plus grand des hasards les trois policiers observent une scène insolite. La nuit, sur la scène du crime, un homme dispose des vêtements féminins sur le sol, et se masturbe.
Au début de la séquence, le suspect tient une la lampe tient dans sa bouche, dessinant sur son visage un cercle rouge. Cette face trouée est comme le symbole du caractère insaisissable, protéiforme du tueur qui est avant tout l'incarnation d'une société malade. 
Une course poursuite s'engage alors dans les ruelles désertes du village, pour déboucher sur un chantier où l'homme se perd dans la foule des ouvriers.
Comme dans L'oiseau au plumage de cristal, deux espaces s'articulent : les rues étroites, désertes, du village et le grand chantier, cyclopéen et peuplé. 


Les premiers ouvriers que croisent les policiers sont masqués. Ils récupèrent à la fois caractère uniforme des porteurs de valise et le masque naturel des hommes se rasant.
Song Kang-ho interprète un mauvais policier mais très confiant dans son sens de l'observation. Il sait que la vérité se trouve dans les détails, dans l'élément hors-série et la différence chromatique. Si l'aiguille cherche à se dissimuler dans une boîte d'aiguille, il va chercher une aiguille d'une forme légèrement différente. Il découvre alors un sous-vêtement féminin - rouge - qui dépasse du pantalon d'un ouvrier, accessoire aussi incongru et "féminisant" que le rasoir miniature de Thornhill. 

Alors que Argento accentue la saturation des couleurs, Bong Joon-ho choisit la rupture. L'obsession du tueur pour les vêtements rouges se transmet aux enquêteurs. Dans l'univers en noir et blanc du chantier, Song Kang-ho est à la recherche d'un signal, l'éclat rouge qui désigne le coupable (qui d'ailleurs ne sera pas le tueur du film mais juste un inoffensif pervers).
Ainsi Bong Joon-ho inscrit la scène entre deux rimes chromatiques : la lumière rouge de la lampe qui masque le suspect et le rouge de la culotte qui le trahit.

* Serge Daney, Jean Douchet, Pascal Bonitzer, "Douchet décortique De Palma", Cahiers du Cinéma 326 (1981)


Extraits




disparition
envoyé par sadakobanana2. -


filature
envoyé par sadakobanana2. -


chase scene
envoyé par sadakobanana2. -

mercredi 1 avril 2009

Dario Argento et le cinéma japonais

Une passion secrète
Que ce soit par leur origine et les genres qu’ils illustrent, tout pourrait éloigner Le Couvent de la bête sacrée (1974), film érotique japonais de Norifumi Suzuki situé dans un couvent de nonnes catholiques, et Suspiria (1977) l’œuvre maîtresse de Dario Argento. Pourtant Le Couvent… contient bel et bien le modèle de la pendaison achevant le célébrissime meurtre inaugural de Suspiria.




On sait combien les Japonais étaient friands de films d’horreurs européens, qu’il s’agisse de ceux de la Hammer ou de Mario Bava. Profondo Rosso de Dario Argento connut aussi une belle carrière au Pays du Soleil Levant et Suspiria devint même le titre d’une revue d’horreur pour adolescentes. Pourtant, dans le cas du Couvent de la bête sacrée, les dates de réalisation confirment sans doute possible que la circulation des images et des influences s’est effectuée d’Est en Ouest. Rien d’étonnant au fond à ce que cet esthète décadent, qui alla chercher sa Mère des Soupirs dans Les Confessions d’un fumeur d’opium de Thomas de Quincey, n’ait laissé ses rêveries cinématographiques l’emporter vers l’Asie.


Du Couvent de la bête sacrée à l’Académie des sorcières
Si Argento s’inspire des images de Norifumi Suzuki, il leur fait cependant subir des variations notables. Il reprend ainsi l’explosion du vitrail du Couvent... mais celui-ci se brise désormais sous le poids de la suppliciée. Alors que la pendaison de la nonne japonaise était découpée en plans fixe, Argento lui rajoute mouvement et dynamisme : le corps de la jeune fille est arrêtée dans sa chute par le nœud coulant qui lui brise la nuque. En revanche, le travelling qui glisse le long des jambes ensanglantées et cadre la tache de sang sur le sol se révèle strictement identique dans les deux films.
D’autres éléments, plus discrets, font correspondre les deux films. Dans le prologue décrivant les derniers instant de liberté de l’héroïne du Couvent…, se retrouvent des motifs aquatiques et colorés analogues à ceux qui accompagnent Suzy Bannion vers l’académie de danse. La tétanisante apparition finale d’un spectre féminin ensanglanté, éclairé de lumière bleue, est également commune aux deux films. Le sujet même du Couvent... peut avoir influencé Argento puisqu’il s’agit du parcours initiatique, pour ne pas dire sadien, d’une jeune fille à l’intérieur d’une communauté féminine. Les deux films se concluent sur la découverte d’une puissance occulte et maléfique gouvernant l’institution : un prêtre satanique dans Le Couvent…, une sorcière dans Suspiria. 
Intenter un mauvais procès à Dario Argento, ne rendrait pas compte de la révolution esthétique que Suspiria a représenté dans le cinéma fantastique. Il faut pourtant mesurer l’écart qui sépare Profondo Rosso de Suspiria. En passant du film policier à énigme, certes baroque, au fantastique pur, Argento s’affranchit des contingences du réel pour créer un univers psychédélique, saturé de sons et de couleurs. Les personnages n’assument plus aucune psychologie, ce sont des marionnettes que le maître promène dans des décors somptueux avant de les mettre à mort. Que Dario Argento ait été encouragé dans cette voie radicale par le cinéma japonais, la scène de pendaison du Couvent… en constitue le précieux indice.



À travers le vitrail
Dès les années 60, Le cinéma populaire japonais, tourné essentiellement en studio, impose un usage irréaliste des décors et des couleurs. Chez Nobuo Nakagawa (Les Fantômes de Yotsuya, 1957), le surgissement des spectres pare l’image de teintes hallucinées : les brumes se font verdâtres, l’eau des étangs devient écarlate. Même en dehors du Fantastique, les cinéastes rivalisent d’audaces. Le célèbre iconoclaste Seijun Suzuki n’hésite pas à transformer ses films de yakuzas, comme Le Vagabond de Tokyo (1966), en comédies musicales pop, usant sans justification de filtres bleus ou rouges. L’image du vitrail qui explose dans le Couvent… et Suspiria, symbolise bien les expérimentations photographiques de Dario Argento et des cinéastes japonais : la couleur et la lumières sont libérées du réalisme. Chez Argento, la dimension irréelle des meurtres se traduit par l’emploi hypnotique des couleurs primaires. Ainsi une jeune fille, passant à travers un soupirail pour échapper au tueur, tombe dans une pièce éclairée en monochrome bleu où elle se fait entailler par des fils de fer. Argento partage avec les héritiers de l’art de l’estampe un goût pour des images épurées, presque bidimensionnelles ; sommet de cette esthétique : le dortoir improvisé dans la salle de danse, baigné d’un rouge monochrome, n’a pour accessoire que des draps tendus où se découpent des ombres chinoises.


Des rituels de sang
Dans Sex and Fury (1973) de Norifumi Suzuki, une femme yakuza confond les meurtriers de son père grâce à leurs tatouages, car ceux-ci correspondent au seul indice qu’elle possède : les gravures d’animaux d’un jeu de cartes. Elle ne peut bien sûr découvrir les tatouages qu’en faisant l’amour avec les assassins. Un tel scénario recourrant à la symbolique animale et mêlant la vengeance, le sexe et la mort, pourrait être celui d’un giallo de la grande époque. Chez Argento comme chez les cinéastes japonais, la mort devient un rituel érotique où tous les éléments sont exacerbés, en particulier la beauté des victimes féminines. Les armes blanches lancent des éclats sensuels aux peaux trop blanches des poupées de porcelaines ou des jeunes madones italiennes. Du sang est retenue avant tout la dimension picturale ; au Japon, ce sont des gerbes de peinture rouge vif qui, en les éclaboussant, ajoutent de nouveaux motifs aux paravents et aux kimonos ; pour Argento également, la mort devient un spectacle total auquel participe autant la lumière que l’architecture et la musique.
Edifier une esthétique entière autour des scènes de mort, telle était sans doute la possibilité que Dario Argento avait entraperçue dans le cinéma japonais. Peut-être aura-t-il fallu, comme première pierre à cet édifice, l’image surréelle d’une nonne japonaise pendue dans la chapelle d’un couvent.
Stéphane du Mesnildot
Ce texte est paru dans L'Ecran Fantastique en janvier 2007




NB
Norifumi Suzuki : Les armes d’Eros
Dans son genre de prédilection, le film érotique, Norifumi Suzuki imposa une esthétique et des obsessions très personnelles : Sexe et Fury (1973) a pour héroïne une femme yakuza (et contient une scène sublime où elle combat au sabre, nue dans la neige), Terrifying Girls' High School (1973) se déroule dans un internat pour jeunes délinquantes, Le Couvent de la bête sacrée (1974) explore un couvent de nonnes japonaises... Suzuki, avec un réjouissant souffle libertaire, oppose ses héroïnes à des figures répressives et corrompues de l’autorité, qu’ils soient directeurs de couvent ou politiciens. Bien qu’elles subissent les sévices les plus baroques, les femmes finissent par triompher. Yakuzas ou chefs de bandes chevaleresques, elles récupèrent le code d’honneur autrefois réservé aux hommes ; ceux-ci en contrepoint sont toujours des vieillards adipeux, avides de pouvoir et de plaisir. Les films de Norifumi Suzuki, comme un curieux exotisme inversé, abondent en symboles judéo-chrétiens et la femme s’y voit immanquablement crucifiée sur fonds de vitraux. Le Couvent de la bête sacrée, alliant scènes érotiques d’une constante invention (la flagellation d’une jeune fille avec des bouquets de rose), portraits de groupes géométriques et épouvante gothique, est à cet égard l’un des chefs-d’œuvre de l’auteur.

Dolls of the Shogun's Harem.  (Norifumi Suzuki ,1986)