jeudi 17 février 2011

Ohayō de Satoshi Kon




« On n’est plus personne. Comment, alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre «moi» plutôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à penser, n’est ce pas alors une autre personnalité que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d’êtres humains qu’on pourrait-être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. »
Marcel Proust, «Le Côté de Guermantes».



Ohayō (Satoshi Kon, 2007) segment du film collectif Ani-Kuri 15.

jeudi 10 février 2011

F pour Francis Ford




En 1992, à l’occasion de la sortie du Dracula de Coppola, Arte commande à André S. Labarthe un théma Vampires. Il est envoyé à Los Angeles pour réaliser une interview de Coppola... qui n’aura finalement pas lieu. Labarthe a recours à un truc assez incroyable : il achète un entretien paru dans Interview et engage un acteur (Louis Lista) pour interpréter Coppola. Dans la pénombre d’une limousine, l’illusion est presque parfaite. Je n’avais jamais soupçonné la supercherie et c’est Labarthe lui-même qui me l’a révélée. 
La vidéo est un montage des différentes interventions du Francis "Fake" Coppola.



Lorsqu’on connait le truc, il est bien évident que l’acteur ne ressemble pas tant que ça à Coppola. Le générique est d’ailleurs assez explicite ainsi que le commentaire final «F... pour Francis».
Dans cette étrange soirée, il y avait la vraie Catherine Deneuve lisant du Lautréamont (Chant 1)
"Chaque nuit, l’heure où le sommeil est parvenu à son plus grand degré d’intensité, une vieille araignée de la grande espèce sort lentement sa tête d’un trou placé sur le sol, à l’une des intersections des angles de la chambre. Elle écoute attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans l’atmosphère. Vu sa conformation d’insecte, elle ne peut pas faire moins, si elle prétend augmenter de brillantes personnifications les trésors de la littérature, que d’attribuer des mandibules au bruissement. Quand elle s’est assurée que le silence règne aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid, sans le secours de la méditation, les diverses parties de son corps, et s’avance à pas comptés vers ma couche. Chose remarquable ! Moi qui fais reculer le sommeil et les cauchemars, je me sens paralysé dans la totalité de mon corps, quand elle grimpe le long des pieds d’ébène de mon lit de satin. Elle m’étreint la gorge avec les pattes, et me suce le sang avec son ventre."







Dans une des très belles introductions de la soirée, Labarthe cite Baudelaire pour se moquer du film de Coppola :
«J'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécilité.» C’est curieusement une des phrases que citera Christopher Walken, le vampire Peina de The Addiction d’Abel Ferrara. Circulation des vampires.



« Vous l’avez deviné, la soirée que nous vous proposons appartient à ceux qui se couchent tard, à ceux qui ont des difficultés à s’endormir, et à tous les somnambules de la culture qui ne savent lire qu’entre les lignes, des livres généralement logés sur les plus hauts rayons de leur bibliothèque. Si vous faites partie de ceux-ci, les noms de Dracula, de Nosferatu, Jonathan, ne vous sont pas inconnus... et vous avez très certainement connus de ces très jeunes filles que l’aube faisait fuir à toutes jambes et qui couraient se réfugier entre les pages les plus sombres des dictionnaires. Leurs visages ressemblaient à des lits défaits et leurs yeux, prêts de choir avaient la fixité des yeux de certains animaux. »


L'intégralité du documentaire Vampire State Building

lundi 7 février 2011

Jim O’Rourke à Golden Gai

Le 9 août 2010, j'interviewais Jim O’Rourke pour Les Cahiers du cinéma. Quelques photos de l’auteur du sublime Eureka, au Cabochard, bar mythique de Golden Gai (Tokyo).
Photos : Terutaro Osanaï.



vendredi 4 février 2011

Tsuki no hikari (La lueur de la lune) d'Hanawa Kazuichi



On connait Hanawa Kazuichi (né en 1947) en France pour ses recueils d'histoires fantastiques traditionnelles remplis de démons, de kappas, de paysans et de seigneurs cruels : L'eau céleste (1992), Contes du Japon d'autrefois (2001), La Fille fantôme (2004).... On connait aussi ses deux recueils autobiographiques Dans la Prison (2000), récit de sa détention pour port d'armes illégal et Avant la prison (2002).
La carrière d'Hanawa commence au début des années 70, dans le genre ero-guro, récits érotiques cruels pour la revue Garo. Il participe aussi au film d'avant-garde Cache-cache pastoral (Pastoral, Hide & Seek, 1974) de Shuji Terayama pour qui il conçoit les costumes. Son style à la fois traditionnel, mais aussi surréaliste et violent s'accorde bien à celui de Terayama. Sur la couverture et la page de garde, sont dessinés quelques monstres cinématographiques célèbres (Loup-garou, créature de Frankenstein) dont un très beau Christopher Lee en Dracula.

(merci à Miyako Slocombe pour ses recherches)

 









vendredi 28 janvier 2011

Charles Burns à Paris



Aujourd’hui, visite à la Galerie Martel où sont exposés les planches et les dessins de Charles Burns (finalement, il se passe aussi des choses en dehors de Tokyo).
Comme pour Toshio Saeki, auquel il ressemble beaucoup par certains aspects, c’est un plaisir rare de se plonger dans la matière réelle de ses planches. Ne serait-ce que voir la profondeur de l’encre de chine est émouvant. Mais dépêchez-vous, l’exposition touche à sa fin : la clôture est le vendredi 5 février.
 J’ai dû rencontrer les dessins de Charles Burns pour la première fois dans Métal Hurlant. Une magnifique couverture rendant hommage à l’underground et la SF et se raccordant à une biographie de Philip K. Dick par Crumb.


 Métal avait commencé à publier les aventures d’El Borbah, le catcheur masqué qui combattait des bébés à têtes de gagnsters (ça me rappelait un peu le bizarre Agagax, le bébé gangster toujours mal rasé, et adversaire de Supermatou dans Pif. Poirier, un des vrais génies de l’underground français... mais passons). Automatiquement les dessins m’avaient accrochés: aussi personnels que ceux de Crumb mais puisant à une culture plus proche de moi : le rock, les films d’horreur, les débuts de la culture de la série Z... Lorsqu’un peu plus tard je découvrais Les Cramps, il était clair qu'il s'agissait du même univers.



Cependant, le meilleur était à venir : Black Hole. L’élément parodique et un peu kitsch d’El Borbah était évacué au profit de personnages et d’une écriture avant tout intimes.
A peu de chose près, l’adolescent de Black Hole est le même que celui de ToXic. Il vit sa jeunesse comme un rêve lymphatique. On a parlé de Lynch à propos de Charles Burns et c’est tout à fait exact : ses héros sont les frères du Jeffrey de Blue Velvet, et vivent comme lui un passage désenchanté à l’âge adulte. J’adore par exemple le moment de la disparition de Chris. Au moment où Keith est obsédé par elle («je m’étais monté la tête en imaginant qu’on allait être ensemble. Le gros fantasme romantique»), elle s’évapore («Elle est venue aux cours lundi et mardi. Elle n’est pas venue mercredi et jeudi. Elle n’est pas venue aujourd’hui. Elle a disparu.» Tout ça en une simple séquence de cases verticales. Elles vont du fantasme de Keith à la vision étrangement émouvante de la fille quittant la salle de cours.cela rappelle l'évaporation de Laura Palmer dans la salle de cours de Twin Peaks.



Si Burns possède cet art d’aller chercher au tréfond de nos émotions adolescente, c’est grâce à un art qui emprunte aux inquiétantes pochettes de disques psychédéliques (enchevêtrements de serpents, de marécages, de filles aquatiques) et à la gravure sur bois. Un vrai art des ténèbres. Si les filles ne s’engouffrent pas dans des forêts obscures, avec des petits amis mutants, si elles n’ont pas elles-mêmes subies des modifications génétiques, elles sont de toute façon déjà plus loin que les garçons. Même graphiquement, elles ont une sorte de massivité, alors que les garçons, en vêtements anonymes, demeurent plus imprécis.


J’ai retrouvé dans ToXic cette voix intérieure qui était celle de mon adolescence. J’ai retrouvé cette léthargie bizarre, ces abattements et ces sensations de solitudes. Des goûts aussi de cette époque puisque c’est vers 15 ou 16 ans que j’ai découvert William Burroughs et les terrifiantes créatures sexuelles de l’Interzone.




A la Galerie Martel, j’ai acheté une petite merveille éditée par Le Dernier Cri : une édition pirate de ToXic, conçue par Burns lui-même. En format légèrement à l’italienne, recadré, les bulles emplies d’idéogrammes imaginaires, il l’a conçu comme les éditions pirates de Tintin dans les pays asiatiques. Comme disait Joe Staline dans Métal Hurlant : vous seriez bien bête de ne pas acquérir ce fascicule, indispensable à l’homme moderne et de bon goût.





Galerie Martel 



17 rue Martel, 75010, Paris
Sur le site, on peut regarder les planches originales en vente.
http://www.galeriemartel.com/

Les éditions Le dernier cri
http://www.lederniercri.org/


jeudi 27 janvier 2011

lundi 17 janvier 2011

Aimez-vous les filles de Shibuya ?

En inspectant le disque dur de mon voyage à Tokyo, j'ai retrouvé ces fichiers vidéos, tournés à la gare de Shibuya, en face de la statue du petit chien Hachiko. Ils rendent bien l'atmosphère colorée des après-midi ensoleillés de Tokyo. Ils font aussi comprendre pourquoi tout semble triste et gris lorsque l'on rentre à Paris.


dimanche 16 janvier 2011

Insolation à Shinjuku













Un après-midi d’août, il y a deux ans, je l’ai vue marcher dans la rue, non loin de la nouvelle entrée sud de la gare de Shinjuku. Trente ans, les cheveux tirés en arrière, un tailleur saumon (c’est la couleur qui me vient à l’esprit mais peut-être était-il orange ou rose pale). Elle était une de ces salary-girls qui quittent les bureaux et se pressent vers le métro et les galeries marchandes. Mais elle ne courait pas. Il y avait quelque chose de flou dans sa démarche et son visage.
Lentement elle a porté les mains à son front comme pour se protéger du soleil et elle a fait quelques pas.
Et elle s'est écroulée sur le trottoir.

samedi 15 janvier 2011

Petite fille, dans ton voyage au pays des merveilles, quelle est cette ombre qui te suit ?

Hajime Sawatari

Alison Scarpulla

Jaromil Jires (Valérie au pays des merveilles)

Dédicace spéciale à Olivier Rossignot et Gabriela Monelle.

mercredi 12 janvier 2011

Teenage angst

Beau portrait d'adolescentes dans The Ring (2002) de Gore Verbinski. Elles viennent veiller leur amie morte, tombée sous la malédiction de Samara.

mardi 11 janvier 2011

Jeunes filles en uniforme (Madchen in Uniform). Allemagne, Italie, Japon.



Certains films et cinéastes créent des archétypes qui circulent à l'intérieur d'autres films, entre différents pays, épousent des mutations inédites et reviennent transformés, presque méconnaissables, à leur point d’origine.

Un exemple :
Jeunes filles en uniforme (Madchen in Uniform, 1931) de Leontine Sagan.

La piste italienne
Lorsque je l'ai vu pour la première fois, vers 1992, j'ai évidemment pensé à Dario Argento et à deux films : Suspiria et Phenomena.


Le film se déroule dans un pensionnat pour jeunes filles, est rempli de confessions chuchotées et la directrice, vêtue de noire et portant un médaillon, ressemble aux sorcières de la tanz-academie. Je me suis aussi rappelé une interview d'Argento à l'époque de Phenomena où il disait s'être inspiré du cinéma allemand des années 30, post-expressionniste, pour les blancs très lumineux (la robe blanche de Jennifer). Dans Jeunes filles en uniforme, il reste des touches expressionnistes (la ronde nocturne du professeur, tel un vampire, dans le dortoir) mais c'est le blanc qui domine : les draps, les chemises de nuit blanches, la pâleur de la peau, les cheveux blonds, etc. Les jeunes pensionnaires de Phenomena, la séduisante mais glaciale directrice, la surveillante-infirmière au visage masculin sont des reprises directes de ces figures des années 30.


Jeunes filles en uniforme n'est pas un film fantastique mais contient tout de même un élément insolite qui le rattache au romantisme noir : pour son entrée au pensionnat, on donne à Manuela l’uniforme d'une précédente pensionnaire. On apprendra que celle-ci a tenté de se suicider, par amour pour son professeur. Soit le programme exact que suivra Manuela.
Comme dans Suspiria et Phenomena, nous découvrons la communauté féminine et ses secrets par l'intermédiaire d'une jeune novice. Jennifer, l’héroïne de Phenomena, porte le manteau de Greta, une précédente victime du tueur. La "différence" de Jennifer (ses dons paranormaux) pourraient être une métaphore de l'homosexualité ou de tout autre trait discriminatoire.


Tels étaient donc mes impressions lors de cette première vision de Jeunes filles en uniforme.

La piste japonaise

Il y a à peu près deux ans, je retrouve le film en téléchargement.
Le plus évident est le titre, mais qui pourrait prêter à rire tellement le rapport est basique : Jeunes filles en uniforme évoque désormais davantage un groupe de lolitas en costumes marins que des garçonnes allemandes.
Nous avons donc des adolescentes en uniformes, une communauté féminine régie par des règles strictes, quasi-militaires, mais qui va être bouleversée par un amour homosexuel.


Cet amour interdit est exclusivement romantique et platonique.
Donnée importante, il s'exerce entre une adolescente et son aînée, une professeur encore jeune. La différence d'âge et de condition est une donnée importante dans la transgression des règles.
Nous avons là un schéma que l'on retrouve dans un nombre considérable de mangas pour filles ou "shojo" pour n'en citer qu'un : Très cher frère (Oniisamae) de Ryoko Ikeda.


Le culte que les élèves portent à Fräulein von Bernburg rappelle le fanatisme des pensionnaires de Très cher frère pour leurs aînées.
À signaler qu'à l'heure actuelle, ce schéma est reproduit dans les mangas Yaoi, décrivant des amours homosexuelles masculines. Dans cette branche du Shojo manga, les héros sont des éphèbes longilignes.
On ne peut qu’être saisi par la beauté de Hertha Thiele l'interprète de Manuela, ses traits tellement parfaits et réguliers qu'on les croirait dessiné. Essayons de voir ce visage purement occidental avec des yeux japonais : il serait exotique mais représenterait avec une grande pureté la jeune fille européenne. La professeur possède le même type de visage mais plus âgé. La jeune fille est blonde et la professeur brune, une répartition classique que les mangas, Shojo ou Yaoi, respecteront.


Le film est lui-aussi parfaitement dessiné et graphique : chemises de nuit blanches pour les pensionnaires, uniformes à rayures coquets pour la journée. Tous les professeurs sont en revanche vêtues de longues robes noires boutonnées jusqu'au cou.
Le climax du film est encore plus troublant : après, une représentation théâtrale de Don Carlos de Schiller pour fêter l'anniversaire de la directrice, Manuela, encore vêtue de son costume de scène masculin, avoue à ses camarades son amour pour Fräulein von Bernburg. Sur un palier d'escalier, surplombant ses camarades, elle prolonge ainsi le spectacle.
C'est en passant par la représentation et le travestissement que Manuela avoue sa passion.


On retrouve cette situation dans les mangas, mais surtout dans le Takarazuka, célèbre compagnie théâtrale japonaise fondée en 1914. Le Takarazuka, qui siège encore à Ginza avec un succès non démenti, est exclusivement interprété par des femmes qui se partagent rôles masculins et féminins. Les pièces abordent tous les genres, toutes les époques (même la révolution chinoise) mais avec une prédilection pour le romantisme européen. Le public est également essentiellement féminin (bien qu’un peu âgé) et certaines actrices sont vénérées.
Le Takarazuka en 1948
Un film allemand des années 30 a-t-il eu une réelle influence sur la culture japonaise ?
Un dernier élément, découvert récemment, m’enlève presque tous mes doutes : le film a reçu le Japanese Kinema Junpo Award for Best Foreign Language Film à Tokyo en 1934. Même si je ne sais rien de la distribution et du succès du film au Japon, au moins a-t-il bel et bien franchi le Pacifique.

Revenons maintenant à la piste italienne : Dario Argento.


Dario Argento est une star au japon, depuis Suspiria. Les japonais aiment ses films parce qu'ils y trouvent ce qu'ils reconnaissent et aiment déjà dans l'horreur "shojo" (au Japon, l'horreur et le fantastique sont traditionnellement réservées aux filles). Ils y retrouvent par exemple un usage décomplexé des couleurs et du sang comme purs éléments graphiques. Comme dans la plupart des mangas, les héroïnes sont bien plus que virginales : leur sexualité n’est pas affirmée. Leur âge est également indéterminé. Dans Suspiria et Phenomena, bien que jeunes adultes ou adolescentes, les pensionnaires se conduisent comme des petites filles. Argento avait lui-même reconnu avoir écrit le scénario de Suspiria pour des fillettes de 12 ans avant d'engager des actrices adultes.

Entre Allemagne, Japon et Italie, entre Dario Argento, le théâtre romantique et Ryoko Ikeda, l'influence de  Jeunes filles en uniforme est fertile, dépassant son simple cadre.